Johana Gustawsson et Stanislas Petroski - Devoir de mémoire

Johana Gustawsson et Stanislas Petroski - Devoir de mémoire

Whooz : Johana Gustawsson, Sébastien Mousse et Olivier Vanderbecq
ON : Humeurs Noires, Lille

Devoirs de mémoires

Johana Gustawsson et Stanislas Petroski (Sébastien Mousse) à la librairie « Humeurs Noires » de Lille

« Ca a fait « tit tit », il est 20h, c’est l’heure de commencer ! » dixit Olivier Vanderbecq, Libraire d’Humeurs Noires, la nouvelle enseigne lilloise, et animateur (précis) de la rencontre entre Johana Gustawsson et Sébastien Mousse autour de « Bloc 46 » (Bragelonne, 2015) et de « Ravensbrück mon amour » (L’Atelier Mosésu, 2015), leurs ouvrages respectifs. Une rencontre qui s’est déroulée sous une écoute attentive du public. Récit de la soirée.


Présentations

Olivier Vanderbecq : C’est samedi aujourd’hui*, d’habitude les rencontres se déroulent le vendredi ! Johana est à ma droite, Sébastien à ma gauche, présentez-vous.

Johana Gustawsson

Johana Gustawsson : Johana Gustawsson, je viens de Marseille, c’est mon mari qui m’a donné le virus suédois, et son nom. J’ai grandi à Marseille, et ai rencontré un suédois il y a un peu plus de dix ans et je suis tombée amoureuse des rudes contrées scandinaves. Quand il a été question d’écrire un polar, moi fan de Mankell, de Nesbo etc … j’ai eu envie de parler de la société suédoise et de ses contrées. C’est ce qu’il y a dans « Bloc 46 », un roman qui présente deux héroïnes, l’une française (Alexis Castells, écrivaine spécialisée dans les tueurs en série), l’autre canadienne (Emily Roy, profileuse), et qui est basé sur une partie de mon histoire familiale avec la déportation de mon grand-père à Buchenwald (ce dernier a été l’un des artisans de la libération du camp). Cette partie de mon histoire familiale a été très douloureuse, mon grand-père ayant très peu parlé de sa détention à sa famille, lui qui parlait de sa détention lors de conférences. J’ai redécouvert l’horreur des camps lorsque j’ai fait mes recherches il y a deux ans – à cette époque-là j’étais enceinte ! Il fallait que je laisse une trace sur ce passé, à mon petit niveau d’écrivain de fiction. Il fallait que je parle de ce qui s’était réellement passé. Ce qu’on ne sait pas c’est que Buchenwald s’est délivré par ses déportés, et non pas par les Alliés. Je ne vais pas développer plus, pour finir je dirais que « Bloc 46 » est mon premier livre, et qu’il y a beaucoup de moi dedans – voilà.


Sébastien Mousse

Sébastien Mousse : Sébastien Mousse, je suis éditeur, et j’ai écrit sous le pseudo de Petroski car je ne voulais pas que le comité de lecture sache que ce soit moi qui écrive et que je sois édité par copinage. Tout comme Johana mon grand-père a été déporté, lui à Mathausen. Mon grand-père était de bonne constitution, les fermiers autrichiens venaient prendre de la main d’œuvre à Mathausen, il a été prisonnier dans une ferme, passant peu de temps en déportation. J’ai grandi avec quelqu’un qui m’a tout le temps raconté la guerre. Jeune j’ai lu Bernadac ou Tillion. J’ai toujours eu envie d’écrire sur le thème de la déportation comme un devoir de mémoire, cherchant juste depuis des années l’angle d’attaque du livre. Prendre l’œil d’un artiste allemand opposé au régime fut l’idée. Je pars de la construction du camp jusqu’à sa libération et je parle même de mes personnage bien après pour savoir ce qu’ils sont devenus en sachant que l’on ne peut sortir indemne de cinq ans de vie dans ce genre de camp d’internement.


Construire un livre, être proche de la réalité sans étalage documentaire

Johana Gustawsson : J’ai travaillé d’une manière méthodique en listant les livres que je voulais lire, dont Eugen Kogon qui a passé quelques sept années à Buchenwald et les minutes du procès de Nuremberg. J’ai lu ma documentation en relevant ce qui me semblait intéressant et en faisant des index thématiques, ce pendant quatre mois. J’ai ensuite commencé à écrire la partie de mon livre consacrée à l’enquête qui a lieu de nos jours, et qui n’a donc rien à voir avec la partie déportation. Quatre mois après ça je suis revenue sur les passages que je devais écrire sur la captivité.

Mes lectures sur les camps de la mort furent atroces, pleines de cauchemars … Je connaissais l’histoire de mon personnage, je savais quel allait être sa trajectoire dans le camp. J’avais les histoires que mon père me racontait que mon grand-père lui racontait car il ne s’est jamais adressé à moi. Mon grand-père parlait dans des conférences mais m’a toujours jugé trop petite pour me parler de son expérience. Je me suis inspirée de mon grand-père et de thèmes très forts que je voulais mettre en scène. Ce qui a été difficile, c’est d’être en dessous de la réalité. Toute la partie qui est sur Buchenwald et sur les camps est véridique, mais il a fallu que je sois en dessous de la vérité pour ne pas que l’on me dise que je fasse étalage de cruautés.

Sébastien Mousse : Nous avons un point commun, mon grand-père ne me parlait pas non plus de ce qui se passait dans les camps sauf sur la fin de sa vie, une à deux années avant de mourir. C’est pour cela que mon livre évoque un personnage qui est mourant et qui se met à se confier. A l’inverse de toi, je ne fais pas de cadeaux au lecteur, ce que je décris n’est pas gore, c’est malheureusement ce qui s’est produit. Je n’ai jamais voulu en faire de trop mais décrire ce qui s’était passé. J’ai travaillé sur les minutes du procès de Ravensbrück pour être au plus proche des dialogues à l’intérieur du camp. Très peu de protagonistes ont regretté leurs actes, certains étaient même fiers de ce qu’ils avaient fait ! Nombreux sont ceux qui étaient fier d’avoir fait avancer la médecine, ayant eu la chance d’avoir de la matière humaine pour leurs expériences. 50% des médecines de Ravensbrück n’ont pas été inquiété après la libération du camp, et ont poursuivi leur carrière après la libération du camp.

Ma manière de travailler fut à peu près la même que celle de Johana, avec un travail de recherches et un travail d’écriture. Suite à mon travail de recherches j’ai bâti le squelette de mon récit. Mon livre a ensuite été écrit en deux fois. Une fois d’une manière un peu trop romancée, mon héroïne s’échappait du camp, ce qui était impossible (personne ne s’est échappé du camp de Ravensbrück, le camp était limité par une voie ferrée, gardée, et des marais dans lesquels il était impossible de survivre) et une seconde fois où, dans ma seconde partie je suis allé dans le noir. J’ai eu la chance d’être relu par des historiens qui ont vérifiés la véracité de mes propos. Seuls mes personnages ne sont pas vrais. Mes personnages sont fictifs, mais ils doivent raconter la vérité, c’est la ligne éditoriale de la collection « 39/45 » dans laquelle est édité le livre. Cette collection, c’est une manière de raconter l’Histoire différemment.        

Johana Gustawsson : J’opère avec plus de retenue que Sébastien, mais la véracité de mon histoire y est, totalement. Dans « Bloc 46 » je parle par exemple d’un appel de 19 heures. Un appel d’une durée de 19 heures dans un endroit, Buchenwald, où le vent soufflait d’une manière incessante et où le froid était glacial. Aujourd’hui nous avons du mal à attendre une heure ! Les déportés ont attendu 19 heures en ayant froid, en ayant faim, en soutenant ceux qui tombaient … Dans « Bloc 46 » je donne des faits, mais je n’ai pas tout donné. « Bloc 46 » n’est pas seulement un livre historique, c’est également est un triller, avec des respirations.

Sébastien Mousse : Il y a des expériences faites en camps qui ont été faites par des barbares. Certains savants sont devenus des savants fous car on leur a fait profiter de « viandes humaines », de vrais cobayes.

Ravensbrück était un « camp façade », avec un camp où s’était implanté « Siemens » ou « Skoda » et où les déportés étaient mieux traités et une autre partie qui était un camp d’extermination. Ravensbrück était un camp de femmes mais à l’intérieur duquel il y a avait un camp des hommes, avec jusqu’à 800 prisonniers. Les allemands étaient sûrs de leur suprématie, mais faussaient les comptes « en cas de défaite ».


Choisir un personnage d’allemand

Johana Gustawsson : J’avais envie de parler du fait qu’il y avait des déportés allemands (ces derniers étaient des déportés de droit communs ou encore des déportés politiques). Tous les allemands n’étaient pas d’accord avec le régime. Ce que je voulais évoquer. Ils ont eu le courage d’aller contre le phénomène de groupe, au risque de leur vie.

Sébastien Mousse : Gunther mon jeune artiste allemand est inspiré d’Otto Dix, un peintre à l’origine de ce qu’Hitler a appelé « l’Art dégénéré ». Il était de ces peintres bannis par le gouvernement nazi et qui ont été enfermé. Je suis parti du principe que mon personnage serait un artiste et qu’il faisait de « l’Art dégénéré ». Je suis parti du principe d’un personnage opposé au régime. Un peureux dont le courage lui viendrait une fois arrivé dans le camp.


L’espoir

Sébastien Mousse : Le courage viendra à mon héros quand il tombera amoureux ! Mon héros en a marre de dessiner des horreurs, il aime à assister à l’arrivée des convois pour dessiner des femmes avec des vraies formes. Un jour il tombera amoureux d’Edna, une femme descendant d’un train, et fera tout pour la sauver. Grace à ça on va découvrir les réseaux existants à l’intérieur d’un camp pour s’aider. Il y avait de la solidarité.

Johana Gustawsson : « Bloc 46 » parle des réseaux de résistance à l’intérieur du camp de Buchenwald. On avait des hommes qui travaillaient 15 heures par jour et qui arrivaient à garder foi en l’homme pour s’organiser et essayer de sortir du camp, de combattre la guerre ou le nazisme. A Buchenwald il y avait deux blocs d’expériences, le « Bloc 50 » était celui où l’on faisait les expériences sur le typhus, des prisonniers ont réussi à y dressé une fausse cloison où ils ont caché des armes qui les a aidé à libérer le camp. Les actes de résistances ont demandé une organisation extrême.


Les expériences médicales

Sébastien Mousse : Mon héros n’a pas le choix d’assister aux expériences médicales car il travaille au revier, le baraquement destiné aux prisonniers malades de camp. Là il y fait des planches anatomiques à la manière de Vésale, anatomiste de la Renaissance. Je n’ai jamais trouvé de dessinateurs parmi les gardiens de Ravensbrück, par contre il y a eu quelques artistes dans les déportés, dont des photographes. Des photos ont été publiées dans les années 70 dans des magazines d’histoire, c’est, par exemple, ces photos qui m’ont aidé à recréer la scène d’autopsie.

Johana Gustawsson : Avec l’arrivée d’Erich Ebner, un étudiant en médecine, dans le bloc 46 je travaille sur le rapport du bourreau et de sa victime. Le médecin que mon héros assiste lui permet de ne plus assister aux appels, d’être chauffé … de voir ses conditions de vie s’améliorer. Quels sont donc les rapports que mon héros va avoir avec son bourreau ? Des rapports du type du syndrome de Stockholm. Il va se nouer une relation perverse (surtout de la part du bourreau). Je travaille sur la relation bourreau/victime. Mon approche est différente de celle de Sébastien.

Sébastien Mousse : On n’a pas le droit de porter de jugements sur les actes des prisonniers. Qu’aurions nous fait, nous, à leurs places ? Les chiens étaient mieux nourris que les déportés !


Le livre et ses retombées

Sébastien Mousse : Plusieurs personnes âgées m’ont félicité pour la retranscription et le souvenir que j’apporte dans mon livre. Le mémorial de Ravensbrück m’a commandé cinq livres, que j’ai offerts sans les facturer. C’est une fierté que le mémorial expose mon livre là-bas.

Johana Gustawsson : Des enfants de déportés m’ont remercié lors d’une rencontre. J’ai également le témoignage d’une jeune qui a acheté mon livre pour lire un thriller et qui a découvert l’Histoire.


L’après

Sébastien Mousse : Je voulais que les gens sachent qu’il y a un après. 90% de ma fin est issue de témoignages et est véridique et je voulais, en hommage à Frédéric Dard, que mon histoire d’amour finisse mal (là est la patte). Ma fin est fictive, mais issue de témoignages. Certaines personnes ont finie folles, ou d’autres dans l’alcoolisme ! On ne peut finir indemne d’avoir vécue de telles situations.


Le mélange des genres

Johana Gustawsson : J’aime le mélange des genres, j’aime le côté thriller et roman policier avec le côté « whodunnit ». J’aime avoir un personnage et jouer au Cluedo et je suis une passionnée d’Histoire. Avec « Bloc 46 » je voulais mêler Histoire et polar. Dans mon prochain roman je ferai pareil.


L’avenir

Johana Gustawsson : Mon futur sortira chez « Bragelonne » en mars de l’année prochaine. J’y garde mes deux héroïnes, une écrivaine de faits divers françaises et une canadienne. On sera chez Jack l’Eventreur et on suivra des générations de femmes jusqu’à nos jours. On reste dans l’Histoire avec un principe de parallélisme entre une période et l’époque actuelle. 

Sébastien Mousse : Mon actu c’est « L’Amante d’Etretat », un roman noir qui se passe dans ma région. Je suis amoureux des falaises d’Etretat, un lieu à la nécrophilie romantique. Quant à mon futur, début juillet sortira "Je m'appelle requiem et je t'…" (Editions Lajouanie), le premier livre d’une série hommage à San Antonio dont le héros sera un alcoolique obsédé dont le nom est Estéban Lehydeux.

 

* le 12 mars 2016
 

Pour aller plus loin sur WHOOZONE.COM



Pour aller plus loin

http://www.atelier-mosesu.com/boutique/ravensbruck-mon-amour/

http://www.bragelonne.fr/livres/View/block-46-1

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30/03/2016
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